mardi 4 février 1997

Vitrolles : le Front national seul, face à une gauche affaiblie

Après l'annonce du retrait du candidat UDF.
Après le retrait de la liste UDF-RPR de Roger Guichard, arrivée en troisième position au premier tour avec 16,30 % des suffrages, se retrouveront face à face, dimanche, le maire socialiste sortant Jean-Jacques Anglade (37 %) et Catherine Mégret (46,70 %), candidate du Front national. « En retirant notre liste, nous voulons marquer de la façon la plus forte et symbolique notre opposition absolue aux thèses et aux méthodes du Front national, conformément aux souhaits de MM. Juppé, Gaudin, Muselier, Bayrou et Léotard », a indiqué, hier, Roger Guichard. Toutefois, malgré les mots d'ordre de la majorité, la candidature du maire sortant se trouve de plus en plus critiquée. Ainsi la section socialiste de Vitrolles s'est élevée contre le maintien de Jean-Jacques Anglade au second tour. « Il a été désavoué par la population car deux Vitrollais sur trois ne lui ont plus fait confiance », a remarqué Agnès Froppier, la secrétaire de section. « Nous ne souhaitions pas sa candidature », a-t-elle ajouté avant d'affirmer : « Il apparaît à l'issue du premier tour de scrutin que seul un front républicain peut encore sauver la ville. Mais sans le maire désavoué. » « Si un autre que moi avait pu mener ce combat en première ligne pour Vitrolles, je me serais rallié à sa candidature », a rétorqué Jean-Jacques Anglade qui recevra demain, dans sa ville, le soutien de Lionel Jospin. Mais aussi celui de Bernard Kouchner. Dans la soirée, la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône annonçait que la secrétaire de section et quatre autres militants socialistes étaient exlus du PS. Exclus au moment où sur RFI, Lionel Jospin jugeait, peu « opportune » la déclaration d'Agnès Froppier et appelait au « rassemblement de tous » derrière Jean-Jacques Anglade. « Si les Vitrollais et les Vitrollaises décident que le Front national qu'ils ont maintenu à la porte de cette municipalité ne doit pas y entrer, ils peuvent le faire », a expliqué le premier secrétaire du PS. De son côté, Bruno Mégret, le délégué général du FN, a qualifié d'« extrêmement grave » les consignes adressées par les états-majors parisiens au candidat UDF. « Ce n'est pas la première fois qu'il y a un front républicain, mais il n'avait jamais été réalisé au bénéfice d'un homme mis en examen et invalidé. En arriver à un tel degré de cynisme et d'hypocrisie, à une telle complicité, une telle solidarité face à nous est le signe d'une décadence totale du système politique français officiel », a-t-il affirmé.

Ce sont trois chiffres. Trois chiffres qui, dans leur sèche brutalité, résument l'équation vitrollaise. Trois chiffres qui, dans leur anonyme rondeur, dissimulent bien des passions humaines, des rejets, des séductions, des haines, des peurs. Trois chiffres qui tirent un bilan sans appel du premier tour et écrivent d'avance en filigrane l'histoire du second. Si l'on compare en effet les scores obtenus, dimanche, par les trois candidats vitrollais, à ceux réalisés par les mêmes lors du second tour de juin 1995, on peut constater que Catherine Mégret a perdu 100 voix ; que Roger Guichard, lui, en a gagné 400 ; et que Jean-Jacques Anglade s'est délesté... de 2 000 voix. Sur un corps électoral qui tourne autour de 15 000 suffrages. Tout est dit : la formidable résistance de Catherine Mégret, en dépit de ou grâce à ? son inexpérience politique, les progrès insuffisants du candidat de la majorité, le rejet massif du maire sortant, Jean-Jacques Anglade.

Il y a dix-huit mois, le même avait été sauvé par l'ambiance de corrida médiatique qui régna autour du « cas » Mégret et par le maintien du candidat de la droite qui fixa un électorat tenté de voter, par haine de la gauche et d'Anglade, pour le Front national. Cette fois, Guichard, quoi qu'il en ait, n'a pu se maintenir. Ordre venu de Jean-Claude Gaudin, de François Léotard, de François Bayrou, d'Alain Juppé... Après l'élection de Dreux, la droite ne pouvait pas ne pas « renvoyer l'ascenseur » aux socialistes. Et après le remarquable score de Catherine Mégret, il était difficile d'expliquer au bon peuple « républicain » que la majorité ne jouait pas le jeu du front républicain.

La droite abandonne ainsi une ville qu'elle avait de toute façon dédaignée depuis des années. Elle appellera à voter contre le Front national, sans grand espoir d'être entendue par ses électeurs : au mieux, ceux-ci s'abstiendront. Elle refusera officiellement la fusion de sa liste avec celle d'Anglade, et les mots de « front républicain », sans grand espoir d'être crue : dès hier, Bruno Mégret, fine mouche, dénonçait le soutien de la droite républicaine à un « pourri ».

Symbole honni

La droite a, d'ores et déjà, sacrifié le socialiste Anglade à ses errements. Pour une fois, de Jean-Claude Gaudin à Bruno Mégret, tout le monde sera d'accord : Jean-Jacques Anglade est le symbole honni de la politique des années 80, où écharpe blanche rimait avec communication, où financement douteux rimait avec endettement, où gauche rimait avec « droits-de-l'hommisme ».

Mais une fois Anglade éliminé c'est-à-dire dans huit jours que faire ? Les deux adversaires droite républicaine et Front national s'observent encore. Tous deux ont remarqué que la défaite d'Anglade est également celle de son protecteur au Parti socialiste, Lucien Weygand, lui-même en difficulté au sein de la fédération PS des Bouches-du-Rhône.

Des socialistes qui, de scandales en querelles internes, ne parviennent pas à sortir de l'ère Defferre. Et voient leur politique clientéliste dans les HLM faire le lit du Front national, qui recrute désormais dans ces quartiers populaires où la gauche, naguère, faisait ses meilleurs scores. « Il y a deux oppositions à la droite au pouvoir, une montante, le Front national, et une descendante, la gauche », analyse Bruno Mégret. Dans les Bouches-du-Rhône en tout cas. Le numéro 2 du FN compte bien, dès l'année prochaine, toucher les dividendes de l'éventuelle victoire municipale de son épouse : la circonscription où il se présente compte en effet sur ses terres Marignane (aux mains du FN) et Vitrolles. Une circonscription qu'il perdit d'un souffle en 1993. Et où Jean-Claude Gaudin gouverne avec le soutien tacite des socialistes.

Un angle d'attaque idéal pour Mégret qui, là comme ailleurs, pourra dénoncer la collusion droite-gauche, unies dans un commun « établissement », dénoncé sans relâche par son parti. Bruno Mégret aura d'ailleurs à coeur d'exporter sa réussite vitrollaise : présence inlassable de ses hommes sur le terrain, dénonciation sans relâche des insuffisances de l'Etat en matière d'immigration et d'insécurité, attachement nouveau aux plus déshérités par le canal de structures caritatives comme « Fraternité française »... La bataille sera terrible. Elle opposera un Front national, se présentant comme le porte-voix des classes populaires, à une droite qui refusera de se laisser enfermer dans son réduit bourgeois. Elle pourrait faire le jeu régional d'une gauche affaiblie, mais pas morte : le maire socialiste d'Arles, Michel Vauzelle, se retrouverait alors l'an prochain dans le fauteuil de Jean-Claude Gaudin à la présidence de la région. Pour tous, et surtout pour ces élus du nord de la France qui ont tendance à regarder de haut ce qui se passe au sud de la Loire, elle devrait constituer une sorte de laboratoire national. Avec expériences, en tout genre.

Eric ZEMMOUR


Encadré(s) : Pour un « retrait républicain »

Dès dimanche soir, les instances nationales du RPR et de l'UDF ont appelé leur candidat, Roger Guichard, à se retirer, en soulignant « le danger que présenterait l'éventuelle élection de la candidate du Front national » à la mairie de Vitrolles. De son côté, la gauche, toutes formations politiques confondues, réfute l'idée d'un front républicain et cherche à mobiliser les abstentionnistes.

- Alain Juppé : le premier ministre a appelé, sur France-Inter, les « électeurs attachés aux valeurs républicaines à prendre leurs responsabilités au second tour ». Il a précisé que Vitrolles demeure un « cas particulier » et a affirmé que « le FN ne progresse pas, globalement ».

- Jean-Claude Gaudin : le ministre et président UDF du conseil régional de Paca appelle le candidat UDF, Roger Guichard, à se retirer dimanche prochain. Mais il se refuse à évoquer un front républicain : « Que l'on ne nous parle pas de front républicain, cela voudrait dire que Jean-Jacques Anglade et Roger Guichard font une liste commune au deuxième tour. Il n'en est pas question. »

- François Léotard : c'est « avec regret » que le président de l'UDF a préconisé, dès dimanche soir, le retrait de la liste UDF-RPR. « Sans qu'il soit nécessaire ni utile de généraliser cette décision, il ne pourrait être compris que le maintien du candidat de la majorité fasse élire à Vitrolles une municipalité d'extrême droite », a déclaré François Léotard.

- André Rossinot : le président du Parti radical estime que « la seule solution responsable pour que Vitrolles échappe au Front national est entre les mains du Parti socialiste : qu'il retire M. Anglade, dont la défaite est inéluctable, et qu'il accepte de soutenir M. Guichard, seul candidat qui puisse gagner ».

- Gilles de Robien : le président du groupe UDF à l'Assemblée nationale n'est « pas partisan d'un front républicain ». Il souhaite qu'apparaisse à Vitrolles un « réflexe républicain ». Le député et maire d'Amiens observe que, « là où on ne fait pas son boulot, la porte est ouverte à des partis extrémistes ».

- Jean-Marc Nesme : « Entre la peste et le choléra, on ne choisit pas. » Pour le porte-parole du PPDF, le mouvement présidé par le ministre des Affaires étrangères, Hervé de Charette, « la majorité a de toute façon perdu ces élections, qui ne sont que locales. Qu'elle ait au moins l'intelligence et la prudence de ne pas mettre les mains dans le cambouis : face à la démagogie du Front national et face aux archaïsmes de la coalition socialo-communiste, on doit rester soi-même ».

- François Hollande : le porte-parole du Parti socialiste considère qu'« on ne pourra contrer le Front national que si tous ceux qui ont pour seul souci d'éviter que l'extrême droite prenne en main cette ville se mobilisent et viennent voter ».

- Bernard Kouchner : face aux « résultats alarmants » de Vitrolles, le porte-parole du Parti radical socialiste exhorte le candidat UDF à apporter « ses voix à celles des démocrates, pour assurer la victoire de Jean-Jacques Anglade au second tour et écarter la menace du Front national ». Il ajoute que, « pour gagner le combat des droits de l'homme, de la fraternité et de la solidarité entre les citoyens, il faut présenter un projet et des pratiques politiques convaincantes ».

- André Lajoinie : le responsable communiste affirme que, même si le PC est « conscient du danger que représente le FN à Vitrolles », il demeure « opposé à l'idée de front républicain, qui suppose une communauté de liste avec la droite ». André Lajoinie appelle « les abstentionnistes à défendre les valeurs républicaines ».

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