Après MM. Bompard, Le Chevallier et Simonpieri, Catherine Mégret devrait être élue maire dimanche.
Il y a les mots. Les grands, les distingués, les intelligents. Les sociologiques, les historiques, les politiques. Les analyses brillantes sur l'introuvable identité urbaine de Vitrolles, ville nouvelle grandie trop vite, vouée au culte des Dieux du XXème siècle, Bouygues et Leclerc, béton et commerce. Et laideur.
Les études fouillées sur la population de Vitrolles, mélange détonant de classes moyennes prolétarisées et de rapatriés d'Afrique du Nord amers. Les généalogies fines d'un électorat FN, composé de fils d'italiens et d'espagnols, anciens communistes, ou enfants de communistes, à l'espérance millénariste déçue, qui ne vivent l'action politique que dans la fureur révolutionnaire. Les imprécations contre le maire sortant, Jean-Jacques Anglade, « mauvais candidat », mis en examen, enfermé dans sa tour d'ivoire municipale, son arrogance de nouveau maître, son écharpe blanche de communicateur, son obstination aveugle de coureur cycliste qui, tête baissée et nez dans le guidon, ne s'aperçoit pas qu'il se précipite dans le ravin. Et entraîne le peloton derrière lui. Les colères contre les socialistes divisés, déchirés, incapables de sortir des méthodes clientélistes de l'ère Defferre, les communistes qui ont abandonné les cages d'escalier et les cités, le RPR qui n'a pas de candidat crédible à présenter, et l'UDF qui n'a trouvé que ce pauvre Roger Guichard, dont le destin était scellé par ce jugement populaire, ressassé dans tous les bars de Vitrolles, où l'ironie se mèle à la pitié, comme dans Pagnol : « Guichard ? Il est brave ! » Et puis, bien sûr, le chômage. D'abord le chômage, avant tout le chômage, toujours le chômage.
Au centuple
Mais il y a aussi les autres mots. Ceux des électeurs du Front National. D'un habitant de Vitrolles sur deux. Les mots prononcés sans honte. Inlassablement répétés. Le mot poli, c'est « maghrébin ». Un peu moins, c'est « Arabe ». Et le récit, histoires vécues ou rapportées, de leurs « hauts faits « , de leur violence, de leur arrogance. On dit : « Leurs parents, ils étaient bien, mais leurs enfants... » Ou encore :« IIs ont pris tous les défauts des français, sans leurs qualités. » Des mots et des choses qui rendent dérisoire tout discours sur le nombre d'étrangers par rapport à la population nationale - ces « jeunes » sont pour la plupart français. Et fondent l'impression « d'invasion », le sentiment exacerbé de « ne plus être chez soi », le tourment identitaire, et le retour rassurant dans les plis du drapeau tricolore.
Sempiternel décalage entre le cerveau et les tripes, entre les élites et le peuple ? Sans doute. Vieux ressort du bouc émissaire ? Evidemment. Panne tragique du discours politique qui n'entraine plus ? Bien sûr. Mais aussi, à force de réflexion, d'intellectualisation, de sublimation, le discours des élites et des observateurs n'a-t-il pas tourné à l'occultation ? Les intellectuels n'ont ils pas troqué Marx pour Hégel ? Le « matérialisme » n'est il pas devenu un « idéalisme » ? Le réalisme d'antan, un déni du réel ? Que les « vrais gens » font payer. Au centuple.
ERIC ZEMMOUR
© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.
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