lundi 14 juillet 1997

Claude Allègre, le napalm académique

Qui sont les ministres du gouvernement Jospin (4)


Il parle. Encore et toujours. Aux journalistes et aux étudiants, aux professeurs et aux maires, aux syndicalistes et aux parents d'élèves, en public et en privé, en on et en off, aux micros qui se tendent, aux mains qui se lèvent et aux bouches qui s'entrouvrent et se ferment, aux yeux qui s'écarquillent et aux têtes qui opinent, rabrouées ou séduites, irritées ou charmées, déconcertées ou enthousiasmées. Il parle. Sans arrêt et sans notes. Avec volubilité, aisance, presque volupté. Avec son accent du Languedoc et ses formules percutantes comme la percée d'un trois-quarts aile filant sur la pelouse de Twickenham. Les mains dans les poches, le torse fièrement bombé, les épais sourcils aux aguets, un sourire rivé à sa face lunaire, comme un bonheur vécu sans façons, le bonheur d'être là, d'être soi, d'être ce qu'on est devenu à soixante ans gaillardement portés, la fierté de sa maman de 83 ans, ancienne institutrice tout émue de voir son fils occuper le bureau de Jules Ferry, avec cette jouissance unique de pouvoir se contempler dans le regard de l'autre, lui, Claude Allègre, chercheur mondialement connu et haut dignitaire de la République jospinienne.

Souffleur en chef

Avec le nouveau ministre de l'Education, le verbe est chair. Il se veut incarnation, action, révolution. C'est le « bon gros » qui se sert de son physique rassurant pour asséner les vérités que les autres n'osent pas dire ; l'Obélix porteur de menhirs, qui après un tonitruant « ils sont fous ces syndicats », assomme le camp adverse retranché d'un bon mot massue. Mais il n'y a pas que du plaisir dans cette boulimie médiatique. Fin connaisseur des rapports de force, Allègre joue l'opinion contre les syndicats, la base contre les apparatchiks, la FEN contre son dynamique rivale FSU. Pour mettre ses adversaires sur la défensive, faire pression pour qu'ils cèdent vite. Avant qu'ils se rendent compte qu'il n'a rien pour les faire plier.

Il y près de dix ans, Claude Allègre était déjà là, rue de Grenelle, numéro 2 derrière le ministre d'Etat Lionel Jospin, souffleur en chef, patron réel de cette énorme administration, avec les mêmes idées iconoclastes en feu d'artifice permanent, les mêmes collaborateurs fidèles. Mais pas les mêmes moyens. Alors, l'argent public coulait à flots, Michel Rocard voulait « réhabiliter la dépense publique », et poussait l'Etat sur le grand toboggan des déficits ; Jospin engageait la « revalorisation » des salaires des enseignants ; et Allègre était aux manettes de la « revalo » avec ce goût du milieu enseignant pour les abréviations pris dans les cours de récré. Il attend encore que les profs lui renvoient l'ascenseur. Roulé dans la farine, Allègre jura bien qu'on ne l'y reprendrait plus. Désormais, il aime à jouer au Churchill des salles de classe : « Je ne leur promets que du sang et des larmes », dit-il dans un grand rire, et illustre son discours « Il n'y a pas de corrélation positive entre l'argent mis quelque part et les résultats obtenus. On n'est vraiment inventif que sous contrainte financière » par la parabole de la Nasa qui n'a mis au point le robot très performant se baladant en ce moment sur Mars que parce qu'on lui avait coupé les crédits.

C'est qu'il n'aime pas perdre, être floué, ou pis, ridicule, Allègre. Ainsi, ne cesse-t-il de ressasser son bizutage parlementaire, lors de la rituelle corrida des questions, où on le découvrit pantelant devant la bronca des sympathiques étudiants attardés et rigolards Mazeaud-Pandraud, pire que débordé : coi. « Vaillant (ministre des relations avec le Parlement) ne m'avait pas averti qu'on n'entendait pas à la télévision les réflexions des députés. Sinon, j'aurais continué à parler. »

Pourtant, la droite ne tardera pas à chérir Claude Allègre. Qui a tout pour devenir sa coqueluche. « Autonomie... décentralisation... déconcentration... recherche de l'excellence... morale civique et Marseillaise réenseignées à l'école primaire... débureaucratisation : je veux que les chercheurs travaillent dans leur labo. Je ne veux pas qu'ils passent leur temps dans les commissions... » Les mots du Allègre dans le texte pansent les plaies d'une droite meurtrie par quarante ans d'échecs et de redditions idéologiques et politiques. Comme une revanche posthume. « En trois semaines, Allègre en a davantage fait que Bayrou en quatre ans », ont confié dans les travées de l'hémicycle Patrick Devedjian et Alain Madelin sarcastiques à un Lionel Jospin qui n'en demandait pas tant. Quand le ministre se rend à Lyon et expose ses idées devant un parterre de normaliens « délocalisés » dans la capitale des Gaules, Raymond Barre « boit du petit lait », et Charles Millon bat des mains, prenant une vaine revanche sur un Edouard Balladur qui, il y a quatre ans, lui refusait la Rue de Grenelle, parce qu'il « avait des idées trop révolutionnaires. »

« L'étudiant est roi »

Quand la droite vantait le système américain, la gauche lui envoyait à la figure « l'université des riches, inégalitaire et sélective ». Allègre, lui, connaît vraiment les dessous du modèle. Universitaire découragé par le rigide système français, il connut une seconde naissance outre-Atlantique, dans ces campus où « l'étudiant est roi, où les professeurs sont au service de l'élève, et pas l'inverse ». Depuis lors, il admire « le culte du risque, de l'innovation », produit de l'histoire de chacun : « Nous ne sommes pas les héritiers de ceux qui ont traversé l'Atlantique mais de ceux qui sont restés » ; il a plein la bouche de la Silicon Valley, de la route 128 à Boston, et du « Massachusetts Institut of Technology qui crée plus d'entreprises innovantes que la France ». Mais sa fascination pour l'Amérique se double d'une immense méfiance pour l'activisme impérialiste de l'oncle Sam, qui le rapproche d'un tardif mais vigoureux gaullisme : « Plus je vieillis, plus je l'aime, de Gaulle. Quand j'étais jeune, je ne supportais pas l'idée d'avoir un général président. Je trouvais que ça faisait république bananière. »

Savant sûr de lui

Et il met ses pas dans ceux du général quand il dénonce lui aussi, la chienlit : « Je ne suis pas un partisan de l'esprit soixante-huitard. Je veux que les enseignants enseignent, les inspecteurs inspectent, et les étudiants étudient », lance-t-il à un parterre de profs de Grenoble qui... l'acclament. Allègre arrive au bon moment quand les enseignants, las de payer chaque jour dans leurs classes les conséquences funestes du « il est interdit d'interdire », réclament sans toujours oser l'avouer, le retour de l'autorité et de l'ordre républicain. Allègre y voit le signe de sa bonne étoile. Il a raison, il ne peut que réussir : au fond de lui, il y croit.

Car il y a chez Allègre l'assurance du savant sûr de lui et dominateur, de son intelligence et de son imagination, comme un reste de la vieille conviction synarchique, entre arrogance et naïveté, que le gouvernement des meilleurs est possible que son ami Lionel l'a d'ailleurs rassemblé pour la première fois depuis trente ans et qu'il y a en politique comme en géologie des lois qu'il faut rechercher et découvrir. Alors, qui a trouvé trouvera, et la vérité des bons quand ils sont de gauche, c'est encore mieux finira par triompher de la bêtise et de la mauvaise foi des méchants. Comme si l'âme humaine avait progressé au même rythme que la géologie. Comme si la politique n'était pas un art mais une science.

Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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