jeudi 10 juillet 1997

Le retour des sirènes de l'« ouverture »

La recomposition de l'opposition au coeur du débat politique


Tout va bien. Dominique Strauss-Kahn annonce à Bruxelles que la « France veut faire l'euro à la date prévue. » Et Lionel Jospin vante à Paris l'importance de « l'axe PC-PS ».

Déclarations parfaitement contradictoires. Et Lionel Jospin l'ignore moins que personne. Lui sait depuis le premier jour qu'il n'a le choix qu'entre de mauvaises solutions, qu'entre deux crises. Soit il conduit jusqu'au bout la logique de la monnaie unique ; et doit avouer, penaud mais « honnête », que l'État, Chanteclerc empêtré, n'est plus en mesure de tenir les engagements que prennent pour lui les politiques. Soit il choisit le respect de ses promesses et assume l'échec de l'euro.

Il a donc le choix entre une crise de l'État et une crise de l'Europe. La seconde entraîne un conflit institutionnel avec le président de la République. Dans le premier cas, il prend le risque d'une possible crise sociale, et d'une crise politique assurée.

Depuis la réunion d'Amsterdam, aucun Français n'ignore plus vers où Lionel Jospin penche. Mais les socialistes ne sont pas pressés : les communistes ne les quitteront pas avant d'avoir touché le dividende électoral de leur investissement unitaire, lors des élections régionales de mars prochain.

Mais après... Sans l'avouer, les leaders du PS songent donc d'ores et déjà à la nécessité d'un renversement d'alliances.

Pourtant, lorsqu'en 1988 François Mitterrand et Michel Rocard jouèrent à « l'ouverture », Lionel Jospin, rétif et roide, refusa de serrer la main à ces nouveaux collègues du gouvernement venus du centre. Et depuis qu'il est devenu président de Force démocrate, François Bayrou n'a eu de cesse de vouer aux gémonies la dilection centriste pour les « partis charnières ». Lui, disait-il fièrement, ne serait pas « roue de secours » mais « moteur et volant ». C'est même pour couper court à tout soupçon, à toute pression médiatico-politique que Bayrou a renoncé à constituer son groupe autonome dans la nouvelle Assemblée nationale.

Mais en réponse à la déclaration de politique générale de Lionel Jospin, le même François Bayrou ne déclarait-il pas : « S'il y a des enjeux majeurs, nous ne nous déroberons pas. »

Dans le discours politique en général, et centriste en particulier, « enjeu majeur » se traduit par Europe. Seule l'Europe pourrait briser les alliances droite-gauche. C'est ce qu'avait compris et tenté Mitterrand en 1992 par le référendum sur Maastricht. En vain.

« Dans le style de la IVe »

Mais, depuis, la séparation d'alors entre « oui » et « non », qui révélait une opposition profonde dans l'imaginaire collectif entre « gros » et « petits », s'est durablement plaquée sur le traditionnel clivage droite-gauche ; non pour l'effacer, mais pour le compliquer. Ainsi, dans certaines circonscriptions de Bretagne ou d'Alsace, qui ont massivement voté « oui », les socialistes se révèlent les meilleurs héritiers des chrétiens-démocrates. Les notables centristes n'auraient plus alors qu'à disparaître... ou prendre la tête de troupes fraîches. Au nom de l'Europe.

Au RPR, nombreux sont convaincus que l'histoire s'écrira ainsi. Que « les centristes sont déjà en contact avec Jospin car dans un an les communistes quitteront la majorité ». Que « Bayrou a le style et la mentalité d'un homme de la IVe République ». Certains s'en alarment, craignant par-dessus tout de laisser la droite républicaine dans un redoutable tête-à-tête avec le Front national. D'autres s'en réjouissent d'avance.

Ils reprochent aux centristes d'avoir émasculé le gouvernement Juppé, de l'avoir incliné sous les fourches caudines du politiquement correct : « Bayrou nous a empêchés d'organiser le référendum sur l'école, et Barrot nous a brouillés avec les médecins. » Ils espèrent retrouver à l'occasion de leur départ les électeurs populaires anti-Maastricht qui ont rejoint depuis lors le Front national.

Les socialistes ont bien compris l'intérêt de cette procédure de divorce. Au conseil de Paris, autour de Daniel Vaillant, l'ami de Jospin, ils ne manquent jamais une occasion d'inciter en privé les alliés centristes de Jean Tiberi à « laisser tomber » le RPR.

Et un autre « copain » du premier ministre, Claude Allègre, n'hésitait pas, sur le plateau de « Dimanche soir » sur France 3, à leur faire un brin de drague : « Ce n'est pas à moi d'organiser la droite, mais je pense que ce pays aurait besoin d'un parti chrétien-démocrate comme en Allemagne, qui de temps en temps travaille avec les sociaux-démocrates pour le bien du pays.

» Je pense qu'actuellement ceux qui peuvent représenter les chrétiens-démocrates dans ce pays n'ont pas le courage de se dissocier du RPR. A eux de continuer à être les godillots du RPR. Ce n'est pas mon problème » (voir page 9).

« Liberté précieuse »

Pour l'instant, Bayrou ne dit ni oui ni non. Trop tôt. Le président de Force démocrate n'en est pas encore ? au changement d'alliances, mais à l'émancipation. Depuis le 1er juin, il ne cesse de clamer sa totale liberté. Et d'abord par rapport au président de la République, qui « est le chef de l'État, mais pas le chef de l'opposition ». Comme si François Bayrou tenait à ce que l'on n'oublie surtout pas que, des trois patrons de l'ancienne majorité tels que la défaite les a faits, il était le seul au contraire de Séguin et Madelin à n'avoir pas été chiraquien lors de la bataille présidentielle.

Ce « mauvais » choix initial, qui aurait pu lui coûter cher il y a deux ans, est aujourd'hui la meilleure garantie de sa totale indépendance vis-à-vis du président et des solidarités de sa « majorité présidentielle ». Comme si le président de Force démocrate ne se sentait pas tant lié par ses alliances que par la réalisation de son projet politique : la constitution d'un grand parti centriste de « Balladur à Delors ».

Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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