Les assises extraordinaires du RPR vont officialiser la succession d'Alain Juppé
L'été est propice aux jeux-tests. Qui a coutume de dire : « Je veux faire mon congrès d'Epinay. » François Bayrou ? Alain Madelin ? Philippe Séguin ? Les trois. Qui veut « s'ouvrir et rassembler », vers la droite comme vers la gauche ? Philippe Séguin ? Alain Madelin ? François Bayrou ? Les trois.
La trajectoire de François Mitterrand agrégeant en 1971 autour d'une SFIO décrépite, et prise à la hussarde, les innombrables clubs et courants du socialisme français hante depuis dix ans les nouveaux chefs de la droite. Ils y puisent exemple et motivation. L'ennui, c'est qu'ils sont trois au moins à rêver de devenir le Mitterrand de la droite. Le rassembleur d'une droite morcelée. Le roi centralisateur d'une droite féodale, calfeutrée derrière les murs de ses châteaux forts. Le grand prédateur d'une droite cartellisée, figée dans ses parts de marché électorales, qui n'ose plus, de candidature unique en candidature unique, affronter le grand vent de la concurrence. Tous, ils veulent célébrer les noces des gaullistes, des libéraux et des démocrates-sociaux ; mais dans leur maison.
Ghetto national-populiste
Bien sûr, le chef naturel de l'opposition demeure le président de la République. Mais la dissolution manquée a réveillé le temps des doutes à son sujet. Chacun pourrait reprendre tout bas la formule lapidaire d'un Chateaubriand fustigeant les ordonnances de Charles X qui provoquèrent la révolution de 1830 : « L'ambition dont on n'a pas les talents est un crime. » Chacun, selon son style, et son histoire avec Chirac, a donc repris sa liberté vis-à-vis du président, Séguin moins que Madelin, et Madelin moins que Bayrou. Et chacun de se demander si le président ira jusqu'au bout de son mandat...
Depuis longtemps, ses amis comme ses ennemis savent que Philippe Séguin a tout charisme et verbe pour devenir ce grand chef de la droite. Sauf, ajoutent-ils, sarcastiques, qu'il n'est pas un chef, et qu'il est de « gauche ». Président du groupe RPR depuis quelques semaines, le cow-boy solitaire surprend cependant par son affabilité, son goût et son talent de la synthèse. Ainsi, lors de la dernière réunion du bureau du groupe consacré à l'état des finances publiques, a-t-il bichonné un Edouard Balladur rose de satisfaction. Il est vrai que son alliance avec l'ancien premier ministre est pour lui fondatrice. Non seulement, elle lui donne une image de pacificateur au sein de la famille gaulliste, qui préfigure demain celle de toute la droite, mais surtout elle lui permet de sortir définitivement de ce ghetto national-populiste, où ses chers alliés rêvaient de l'enfermer. Elle lui permet de montrer qu'il n'est plus le social-démocrate étatiste qu'il fut. Et qu'il peut rassembler tous ceux qui, comme lui, « croient en l'État parce qu'ils croient en l'homme », avec ceux qui, comme Balladur, « croit plus en l'homme qu'en l'État ».
Déjà, Philippe de Villiers et Charles Millon, le nationaliste traditionaliste et le démocrate-chrétien chiraco-barriste, seront dimanche, aux assises du RPR, comme les deux ailes du « parti unique de la droite » que François Fillon a prématurément annoncé. Au risque, d'ailleurs, de perdre sa spécificité, son exception gaullo-séguiniste, et de décevoir son allié de naguère, Charles Pasqua, qui veut avant tout ramener le mouvement gaulliste à ses sources nationales et populaires, afin d'attirer les électeurs partis au Front national.
Force d'appoint
Cette alliance n'avait rien d'évident. En bonne logique intellectuelle, Balladur et Sarkozy auraient dû rejoindre leurs anciens alliés de l'élection présidentielle, Léotard et Bayrou auxquels on aurait pu aisément ajouter Alain Juppé , pour constituer un pôle technocrato-européen, libéral et social. C'était le projet de François Bayrou lorsqu'il conquit Force démocrate, reprenant le grand rêve giscardien d'une « CDU à la française », qui, rassemblant de « Balladur à Delors », confinerait les « ringards » Pasqua-Séguin dans une CSU pour poursuivre la parabole germanique droitière et nationaliste à 15 % des voix. Ou moins encore, puisque ce créneau est aujourd'hui largement occupé par le Front national. D'où le triptyque républicain-libéral-démocrate qui, selon l'ancien ministre de l'Éducation, lui aurait donné le rôle dominant à droite.
Mais la politique n'est pas gouvernée par le seul jeu froid des idées ; elle est dominée par les passions aussi, et les fidélités et les inimitiés. L'ex-majorité a justement perdu les dernières élections législatives sur ce créneau centriste, montrant une nouvelle et terrible hémorragie de voix sur sa droite.
Un PS au pouvoir qui se recentre déjà autour d'un gouvernement rocardo-delorien, s'avérera le plus féroce concurrent de Bayrou sur l'espace « démocrate ». D'où la réaction virulente de Bayrou au sujet du plafonnement des allocations familiales, comme s'il avait hâte de montrer sa différence, de défendre son pré carré ; comme s'il ne craignait rien de moins que d'être ramené à l'époque honnie par lui où le centre n'avait le choix qu'entre devenir la force d'appoint de la droite... ou la force d'appoint de socialistes abandonnés par les communistes à leur « dérive » européenne et libérale.
Alors, viendrait l'heure d'Alain Madelin. Refusant le triptyque de Bayrou, Madelin affirme qu'on peut être libéral et gaulliste, libéral et social, libéral et républicain. Que la ruine de l'État-providence à la française, servi par tous les gouvernements de droite comme de gauche, donne sa chance historique au libéralisme.
Logique des réseaux
Plus encore que Séguin, le nouveau président de Démocratie libérale craint de se laisser enfermer dans sa « niche marketing » des petits patrons et des cadres dynamiques. Mais là où Séguin est imprégné de culture jacobine, hiérarchique, et de cette espèce de complexe de domination dont ne peuvent se défaire les gaullistes dans la droite française, Madelin veut actionner la logique des réseaux. Il rêve de faire jouer à Idées Actions, son club de réflexion, le rôle que joua après 1981, le club 89 pour le RPR, à la fois boîte à idées et sergent-recruteur dans la « société civile », mais aussi, et surtout, au RPR, où il attend que les libéraux, beaucoup plus nombreux qu'on ne le croit, soient désorientés par un Séguin qui reviendrait à ses premières amours étatistes.
La course au parti unique est désormais lancée. La gagnera celui qui saura le mieux « déringardiser » les valeurs traditionnelles de la droite : autorité, nation, libéralisme économique. Celui qui osera enfin affronter et vaincre l'idéologie dominante d'une culture de gauche qui règne sans partage depuis 1945. Alors, seulement, la droite le consacrera comme son champion.
Les autres candidats
Ils bénéficieront, comme Philippe Séguin, de dix minutes de temps de parole avant le scrutin.
Le dépôt des candidatures à la succession d'Alain Juppé à la présidence du RPR est clos depuis le 24 juin. Outre Philippe Séguin, cinq adhérents du mouvement chiraquien (militants ou élus) ont annoncé leur intention de briguer les suffrages des 4 600 mandataires. Leurs candidatures sont individuelles et ne bénéficient d'aucun soutien dans l'appareil. Comme Philippe Séguin, ces postulants disposeront chacun dans la matinée de dimanche d'un temps de parole de dix minutes pour exposer le sens de leur candidature.
- ALAIN AUBERT, 48 ans. Vice-président du conseil général des Hauts-de-Seine. Fondateur de l'UDR-Jeunes en 1974, il milite depuis vingt ans à Colombes, fief communiste. En 1995, il crée et préside le comité départemental de soutien à Jacques Chirac, face à Charles Pasqua.
- MAGALI BÉNELLI, 35 ans. Membre de la fédération de Seine-Maritime. dans le scrutin de dimanche, elle souhaite représenter « les militants de base » et témoigner de l'implication des jeunes et des femmes dans la politique.
- ALAIN-FRÉDÉRIC FERNANDEZ, 46 ans. Responsable du RPR dans le Val-de-Marne (désigné par Bernard Pons en 1984), puis dans le Val-d'Oise (désigné par Alain Juppé en 1995), ce « préfet » de l'équipe sortante refuse qu'un « blanc seing » soit donné à Philippe Séguin.
- JEAN-MICHEL FOURGOUS, 43 ans. Partisan d'une ouverture plus libérale du RPR face à une dérive « étatique » du mouvement, cet ancien député des Yvelines parle de sa « candidature de complémentarité » face à Philippe Séguin comme d'un « petit rempart contre l'évasion de certains militants ».
- SOLANGE RENAUD, 48 ans. Chef comptable dans une PME, adhérente du RPR dans l'Essonne, son ambition est de « garantir au président de la République un soutien politique et électoral grâce à une contribution active au sein du mouvement gaulliste, en n'acceptant aucune pression ».
Eric ZEMMOUR
© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.
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